Eglise Réformée de France
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Prédications écrites

  Prédication donnée le 21 Octobre 2012 lors du Synode Régional CLR à  Sète  ( à partir de Marc 3/V 13 à 19  et Ephésiens 4/ v1 à 16)

           Un élan pour témoigner

C’est l’histoire d’un homme en voiture qui se trouve perdu au milieu d’une grande ville. Bien sûr, il a oublié son GPS, il n’arrive pas à se repérer sur la carte. Il ne sait plus où aller pour arriver à destination. Il s’arrête sur le bord de la route et demande des directions à un vieil homme qui passe par là. Celui-ci réfléchit longuement, et finit par dire : « hmm, pour aller là-bas, monsieur, à votre place, je ne partirais pas d’ici !  »

Il nous arrive parfois d’avoir le même sentiment en Eglise ! On entend que le Seigneur nous appelle à être ses témoins, à annoncer la bonne nouvelle autour de nous, mais on peut se sentir un peu perdu. Comment le faire pour être une Eglise de témoins ? Notre paroisse n’est pas grande, nos moyens sont limités, peut-être que nous manquons de foi, mais voilà, c’est comme ça, on a du mal à y croire… Ce serait plus simple si ce n’était pas d’ici qu’il fallait partir !

Si on était ailleurs, on pourrait imaginer l’Eglise autrement. Une Eglise forte. Avec moins de conflits, plus d’amour. On pourrait sélectionner les membres de l’Eglise en fonction de leurs compétences, leur formation, leur expérience… Des gens avec plus de temps pour s’impliquer. Et des jeunes – oui, ce serait bien. Mais peut-être pas trop de jeunes, quand même… Et des gens avec une bonne connaissance de nos habitudes, et du temps libre pour servir. Allez, on va rêver un peu. On pourrait choisir les meilleurs cantiques, renouveler l’équipe de catéchèse, avoir les meilleurs prédicateurs laïcs, trouver enfin des volontaires pour faire le ménage…

Sauf que, comme l’homme dans notre histoire, on ne peut pas partir d’ailleurs ! Et heureusement le Seigneur ne nous le demande pas non plus ! Dieu aime toujours partir de l’existant, de la matière brute, des hommes et des femmes imparfaits, limités, mais quand même réels. Il aime prendre des gens ordinaires, dans des situations ordinaires, membres d’Eglises ordinaires. Il aime les appeler, ces gens-là, et les envoyer poser des signes de sa présence extra-ordinaire au milieu du monde.

L’appel des douze

La preuve, c’est dans le choix que fait Jésus de ses premiers disciples. C’est un moment stratégique… C’est le moment pour Jésus de sélectionner les meilleurs candidats pour faire avancer le royaume de Dieu. Seulement, voilà. Jésus ne choisit pas ses apôtres parmi les scribes, ni parmi les « professionnels » de la religion. Il ne sélectionne pas selon des critères habituels. Il appelle des gens simples, différents, même difficiles. Des pêcheurs, un péager, des hommes qui étaient simplement au bon endroit et au bon moment… Il y a de quoi s’étonner !

Le récit biblique souligne deux aspects du choix des douze qui peuvent nous interpeler.

Tout d’abord, pour Jésus, il s’agit d’un appel personnel . Chaque disciple est nommé. A certains, Jésus donne même des surnoms – Simon, appelé le roc, Jacques et Jean, appelés les fils de tonnerre. Il y a de l’affection, de l’amour dans le regard que porte Jésus sur cet ensemble inhabituel d’individus.

Mais il s’agit aussi d’un appel collectif . Simon, Jacques et Jean, André, Philippe… ils sont appelés ensemble à faire partie du groupe qui va accompagner Jésus partout. C’est même la première raison qu’ils sont appelés selon le texte : Jésus les choisit pour les avoir avec lui ! (v14)

Et voilà la surprise : qui aurait pensé que Jésus avait besoin de ces douze hommes ? Et surtout, qui aurait imaginé qu’il pourrait faire quelque chose d’utile d’un ensemble aussi hétérogène ? Qu’y a-t-il en commun entre Matthieu le collaborateur et Simon le nationaliste ? Quoi de plus éloigné que Simon le roc , symbole de permanence et Jean le tonnerre , image de feu et de passion ?

Pourtant, Jésus les a appelés à faire équipe ensemble ! A partir de maintenant, on les appellera partout « les douze ».

En fait, contrairement à l’avis des consultants de management, Jésus ne fait pas fausse route en choisissant ces douze-là ! Parce que c’est précisément en mettant ensemble des personnes sans distinction particulière, totalement différentes les unes des autres, que l’action de Dieu est rendue manifeste.

Qui d’autre que Dieu pourrait réconcilier des étrangers et faire d’eux des membres d’un même peuple ? Qui d’autre que Dieu pourrait changer des ennemis en frères et sœurs, membres d’une seule famille ?

Oui, ce qui semble fou aux yeux des stratèges et des raisonnements humains, Dieu appelle sagesse, à l’image du message lui même de Bonne Nouvelle que ces disciples vont être appelés à annoncer (1 Cor 1).

En choisissant les douze, Jésus met en route la folie du royaume de Dieu, lieu de la richesse des différences, lieu de la promesse des nouveaux débuts.

Nous voici au cœur de la vocation de l’Eglise dont les douze apôtres sont la représentation symbolique. Comme eux, chaque chrétien est personnellement appelé et envoyé par Jésus. Mais comme eux, aussi, chacun est appelé à le faire avec d’autres qui ne lui ressemblent pas ! C’est l’essence même de l’Eglise d’être le lieu de toutes les différences !

Vivre la différence, pas si simple

Bien sûr, ce serait plus simple si on pensait tous de la même façon, si on aimait tous les mêmes couleurs, si on préparait tous les mêmes plats et qu’on chantait tous les mêmes chants. Ce serait plus facile, mais moins riche, et, surtout, moins conforme à la réalité du royaume de Dieu que Jésus a mis en mouvement le jour où il a appelé les douze.

Lorsqu’on regarde la suite de l’aventure, on voit rapidement que vivre la différence n’était pas pour autant une évidence pour les disciples. Régulièrement, ils entrent en conflit – qui va être le plus grand ? qui sera le plus proche de Jésus ?

Et les premières Eglises connaitront, elles aussi, des conflits entre personnes, entre groupes. Plus encore, ce sera autour de la gestion de la différence que le jeune mouvement chrétien risquera de se scinder en deux. Comment juifs et païens pourront-ils trouver leur place au sein de la même Eglise ? Ne faudrait-il pas demander aux païens de se conformer aux traditions juives avant d’être accueillis dans la communauté ?   

Cette tentation d’uniformiser est toujours présente, car c’est plus facile de suivre ce rêve-là, celui de l’Eglise qui nous convient, qui nous réconforte, qui nous ressemble. Et là, forcément, la différence fait peur, éloigne, sépare. Combien de communautés ont été paralysées par ce rejet de la différence. Mais ce n’est pas là l’Eglise que Dieu choisit ! Unité et uniformité ne sont pas la même chose, et parfois Dieu doit nous secouer pour nous sortir de la futilité de nos rêves !

Dietrich Bonhoeffer l’exprime ainsi :

« Dans sa grâce, Dieu ne nous permet pas de vivre, ne serait-ce que quelques semaines, dans l’Eglise de nos rêves… Car Dieu n’est pas un Dieu d’émotions sentimentales, mais un Dieu de vérité. C’est pourquoi seule la communauté qui ne craint pas la déception qu’inévitablement elle éprouvera en prenant conscience de toutes ses tares, pourra commencer d’être telle que Dieu la veut et saisir par la foi la promesse qui lui est faite… La vraie communauté chrétienne est à ce prix : c’est quand nous cessons de rêver à son sujet qu’elle nous est donnée. » (De la vie communautaire)

Un élan pour témoigner

Mais comment Dieu a-t-il fait pour permettre aux premiers disciples, aux premières communautés de quitter le rêve et vivre la réalité des différences comme une véritable richesse ?

La réponse est déjà là, dans notre passage. Jésus appelle ses disciples pour les avoir avec lui. (v14) Voilà tout simplement ce qui les unit en un seul groupe, au-delà des différences. Et voilà ce qui transforme leurs différences en richesse. Ils sont appelés par le même maître, et ils sont appelés pour être ensemble  avec lui. C’est en lui  qu’ils deviennent « Eglise ». 

Et quand Jésus les enverra en mission, ce sera ensemble en lui  qu’ils partiront, sachant que par son Esprit, le maître Jésus reste avec eux à chaque moment.

Grâce au Saint Esprit, les disciples comprennent leur mission comme le prolongement du ministère de Jésus. Envoyés par lui, ils annonceront le royaume de Dieu et dénonceront le mal. Et ils le feront d’un même accord, parce qu’unis en lui.

Ce n’est pas pour rien que c’est à Antioche, la première Eglise à comprendre que juif et païens avaient leur place ensemble dans la même communauté, que l’on commence à parler des croyants comme des « chrétiens » (Actes 11,26). Ce n’est pas un titre qu’ils ont inventé eux-mêmes ! Ce sont les gens à l’extérieur  de l’Eglise qui les ont appelés ainsi, faute d’autre nom. Puisque les adhérents de cette nouvelle religion, juifs et grecs, ne parlent que du Christ, n’ont d’identité qu’en Christ, on va les appeler « chrétiens » !

Oui, parce que c’est quand l’Eglise a le courage de vivre sa diversité comme le fruit remarquable de son unité en Christ, qu’elle devient prophétique, qu’on ne peut pas ignorer la force de son témoignage.

C’est lorsque le juif Philippe partage l’Evangile avec l’eunuque éthiopien qu’on voit la réalité de l’action de Dieu en Christ ! (Actes 8) Ou lorsque Pierre et Corneille s’embrassent comme frères et partagent un repas ensemble sous le même toit… (Actes 10). Ou lorsque, grâce à l’intermédiaire de Paul, le maître Philémon et son esclave fugitif, Onésime se sont réconciliés et se reconnaissent frères en un seul Seigneur (Philémon). 

Ou encore lorsque Paul prêche Jésus-Christ à Philippe et fonde une Eglise à partir de la conversion d’une femme d’affaires, d’un gardien de prison, et d’une servante libérée d’un esprit impur (Actes 16). Qui aurait prévu cet ensemble-là pour démarrer la première Eglise européenne ? Mais quel témoignage !

Quel élan donné à l’Eglise par son Esprit !

C’est pour cela que Paul encourage les chrétiens à Ephèse , à « chercher toujours à rester unis par l’Esprit Saint  » (Eph 4,3). Parce que ce qui unit l’Eglise, n’est pas un héritage commun, une structure commune, les mêmes cantiques ou un même langage. C’est son unité en Christ  – « un seul corps, un Esprit Saint, une seule espérance, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et père de tous »  (v4-7). Et ensuite … beaucoup de différences ! Autant qu’il y a membres de l’Eglise ! Peut-être même plus ! Différences de personnalité, de tendance, d’influence, de famille, de tradition, de compétences, de dons, de ministères… à chacun sa part.

Pour Paul, le calcul est donc simple. Unité  plus diversité  égale maturité  !

Lorsque nos différences sont mises au service du seul Seigneur, dans l’humilité, le pardon et l’amour, le corps commence à marcher ! Lorsque cet ensemble d’individus qui compose la paroisse met son espoir dans le Seigneur, lorsque nous mettons nos différences à sa disposition… alors, là, le corps retrouve des forces nouvelles, il avance sans s’épuiser parce que chaque membre est à sa juste place. Et c’est ainsi que le corps dans son ensemble grandit et se construit lui-même dans l’amour.

Comment être une Eglise de témoins ? Eh bien, c’est en partant de là où nous sommes, parce que le Seigneur ne nous demande pas de partir d’ailleurs ! Il aime toujours partir de l’existant ! Il aime prendre des gens ordinaires, dans des situations ordinaires, membres d’Eglises ordinaires.

Comment être une Eglise de témoins ? C’est en se lançant avec les capacités, les situations et les personnes et que le Seigneur nous a données déjà. C’est en constatant avec joie que derrière nos différences se cachent des opportunités à saisir. Et c’est en prenant le risque d’être témoins dans nos lieux de vie, comme dans l’Eglise, sachant que nos gestes, comme nos paroles, font partie d’un corps en mouvement.

Et c’est là que l’Eglise protestante unie recevra un élan pour témoigner, chacun à sa place, chacun à sa manière, mais tous au service du seul Seigneur. 

Amen.